De vives émotions

ISSN 2369-8748

3 Mars 2014
Signé par : Ewan Tasker

C’est le beau milieu de l’été, et je suis en disponibilité ce week-end. Tout est plutôt calme jusqu’ici – seuls quelques appels concernant des incidents mineurs. Je suis chez moi avec ma famille, je regarde ma fille se servir du boyau d’arrosage muni d’une buse à haute pression pour « arroser » mon précieux jardin d’herbes aromatiques.

C’est alors que le téléphone sonne. Il y a eu un accident. Un avion monomoteur s’est écrasé dans une région boisée. Le service de police est sur place. Il semble qu’il y avait une seule personne à bord, mais cette personne a été mortellement blessée. Je mets en œuvre les préparatifs d’un déploiement. Mon épouse comprend que je dois partir, ma fille de cinq ans un peu moins.

En route, j’obtiens plus de renseignements concernant le type d’aéronef, sa trajectoire, les conditions météorologiques et le pilote. J’ai déjà piloté ce type d’aéronef, dans des conditions météorologiques semblables et près du même endroit. Je me demande ce qui a bien pu se passer. Je vois une photo du pilote. Il ressemble un peu à mon père, décédé l’an dernier.

Une fois arrivé sur place, je constate que la police, les pompiers et le coroner sont déjà là, tout comme quelques services de nouvelles et des curieux. La police a fait un excellent travail pour sécuriser les lieux et s’assurer que personne ne peut accéder au site, par mégarde ou non.

Le site même n’est que ruine.

Il ne fait aucun doute que la personne à bord n’a pas beaucoup souffert, le choc ayant dû être très rapide et très brutal. Néanmoins, la scène que j’observe m’assomme quelque peu. L’odeur, le silence et tout ce carnage visuel pèsent lourdement sur mon esprit, et je mets quelques minutes à me ressaisir et à mettre de l’ordre dans mes idées. Je dois me mettre au travail.

Confronté à l’horreur de la situation, j’emploie du mieux que je peux des stratégies d’adaptation psychologique pour composer avec l’horreur, mais je suis tout à fait conscient qu’il ne s’agit que de stratégies, et cette prise de conscience réduit probablement leur efficacité. J’essaie fort – peut-être trop fort – de me concentrer sur ma tâche. Je crains que mon expression et mes gestes donnent à croire aux personnes autour de moi que je suis insensible et fait de pierre.

À mesure que l’activité sur les lieux de l’accident diminue, je commence à me concentrer sur d’autres responsabilités. Je dois interviewer les témoins et recueillir l’information de fond. Je dois trouver et parler avec les plus proches parents.

Les entrevues avec les témoins sont d’une importance capitale. Je rencontre plusieurs personnes pour discuter de ce qu’elles ont vu et entendu. J’essaie d’obtenir le plus d’information possible, sans guider ou influencer leurs réponses. Les détails varient d’une personne à l’autre. C’est toujours ainsi. Le choc émotionnel que l’on subit lorsqu’on est témoin d’un pareil événement peut être très traumatisant et peut certainement nuire aux souvenirs de détails mineurs. J’essaie donc de rassembler les points communs des différentes versions, tout en veillant à réfléchir aux possibilités concernant les points divergents.

La partie suivante est la plus difficile. Je dois rencontrer les proches parents de la victime. Ils sont dévastés et ont les yeux rougis. Ils s’efforcent de contenir leurs émotions, mais c’est peine perdue. Moi-même, je tremble un peu. J’essaie de mon mieux de leur offrir mes condoléances, mais je ne me sens pas à l’aise. Je laisse donc de côté ma liste préparée et me fie plutôt à mon instinct. Il y a les gestes d’usage – tenir les mains, serrer dans les bras –, et il y a le silence. J’essaie de mon mieux de les consoler, mais je sais que, à part leur rendre leur être cher, rien ne peut les aider.

Nous commençons à parler; ils me donnent des renseignements généraux sur le pilote, et c’est alors que je commence à plisser les yeux. Il m’arrive de faire ça quand j’essaie de me concentrer, mais je ne suis pas certain que ce soit le cas en ce moment. Je sais que de façon générale, en matière de langage corporel, cela dénote le scepticisme, mais ce n’est pas ce que je ressens maintenant. Je me rappelle alors l’observation de mon épouse à ce sujet, qui trouve que cela me donne un air agressif; j’essaie donc de changer d’expression. Je songe brièvement à ouvrir grand les yeux pour compenser, mais par bonheur je m’interromps avant qu’un air de surprise s’affiche sur mon visage.

C’est à ce moment que ça arrive. J’aperçois une petite larme couler sur la joue de la veuve qui me parle de son époux, et je sens un énorme nœud dans ma gorge. J’essaie de prendre une respiration, mais je n’y arrive pas. Je sens les larmes me monter aux yeux et se mettre à couler de mon œil droit. J’essaie de prendre une autre respiration, mais il s’échappe plutôt de ma gorge un son que je ne souhaite pas reproduire. Et c’est parti. Je pleure.

L’épisode n’a peut-être duré que 10 secondes, mais cela m’a plutôt semblé comme 10 heures. La veuve me tend un papier-mouchoir, et j’essaie tant bien que mal de me ressaisir. J’y parviens, au bout d’un moment, mais je suis toujours au bord des larmes. Ce nœud dans ma gorge revient à quelques reprises durant notre conversation, mais je réussis à retenir mes larmes, plus ou moins, pour le reste du temps que nous passons ensemble.

À mesure que progresse l’enquête, et au-delà des larmes, cette famille et moi avons une autre chose en commun – le désir de savoir ce qui est arrivé. Je fais de mon mieux pour tenir la famille au courant de toute nouvelle information que nous découvrons et qui pourrait avoir un lien avec la cause de l’accident.

Même si cela fait partie de notre mandat étendu, je sens une énorme responsabilité envers les familles comme celle-ci. Je suis certainement engagé à promouvoir la sécurité aérienne, mais l’engagement émotionnel que je ressens à fournir des réponses à la famille est souvent encore plus grand.

Même s’ils sont infiniment plus éprouvants pour les familles touchées, ces accidents ne ratent jamais de nous secouer intérieurement. Je suis moi-même pilote, j’ai déjà piloté ce type d’aéronef, j’ai une famille et, en fait, ce pilote me rappelait beaucoup mon père.

La prochaine fois, ça pourrait être moi, et mon épouse et ma fille pourraient être celles qui tendent un papier-mouchoir à un enquêteur.

Au final, même si de telles enquêtes peuvent nous ébranler sur le plan émotif, ce fardeau ou ce sentiment de responsabilité nous pousse souvent à redoubler d’efforts pour découvrir ce qui est arrivé.

Le mieux pour la famille éprouvée, c’est de réussir à tourner la page. Pour nous, c’est une leçon – une leçon que nous pouvons partager et qui, nous l’espérons, rendra le réseau aérien plus sûr pour tous, et je reste optimiste et convaincu que ces leçons apprises nous aideront à la fin.


Image de Ewan Tasker

Enquêteur principal régional de notre bureau de Richmond Hill, Ewan Tasker compte plus de 20 ans d’expérience en aviation civile, notamment en exploitation de vols et en contrôle de la circulation aérienne. Ces temps-ci, Ewan passe beaucoup de temps avec sa fille, qui a cinq ans. Ils s’enseignent mutuellement : l’un deux apprend à maîtriser ses émotions, l’autre, comment volent les avions.

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