Discours

Traduction du discours prononcé
au banquet de graduation
du programme d'aviation commerciale
Université Western Ontario
Wendy A. Tadros

Présidente du
Bureau de la sécurité des transports du Canada
à London (Ontario)
le 10 avril 2010

La version prononcée fait foi.

Bonsoir mesdames et messieurs,

Merci Andrew pour cette charmante présentation. J'aimerais également remercier chacun d'entre vous, et plus particulièrement le Dr Ujimoto, de m'avoir invité à nouveau à l'université Western. L'université Western occupe une place importante dans mon cœur, depuis toujours.

Le Dr Ujimoto m'a fait visiter le campus aujourd'hui! Les choses ont beaucoup changé depuis 30 ans!

Bien... Toutes mes félicitations. Vous avez réussi. Vous avez vraiment réussi! Après avoir trimé dur pendant des années et vous être donné beaucoup de mal en ce qui concerne les applications, les notes, les questions d'examen et les devoirs, vous y êtes enfin parvenus! Vous êtes près d'obtenir votre diplôme. Il ne vous reste plus... qu'à survivre aux conférenciers!

Ce soir, je vais discuter un peu de travail. En partie parce que les conférenciers sont censés aborder ce sujet et « l'avenir », mais également parce que vous venez à peine de terminer votre baccalauréat. Le travail est quelque chose que vous avez énormément accompli ces derniers temps. Et maintenant, alors que vous présentez des demandes d'emploi et que vous entrez dans le monde du travail, on s'attend à ce que vous déployiez encore plus d'efforts.

Vu qu'Andrew m'a déjà présenté, je ne vous ennuierai pas avec le compte rendu de mon CV. Mais, comme nous discutons de travail et que je suis convaincue que nous offrons les meilleurs emplois dans le monde, permettez-moi de vanter un peu nos mérites :

Au BST, nous sommes un organisme indépendant ayant un simple mandat qui se résume à enquêter sur les accidents et à améliorer la sécurité des transports. C'est tout. Un avion s'écrase, un bateau coule, un pipeline... fuit. Lorsque nous recevons une alerte, nos enquêteurs sont dépêchés sur les lieux, partout au pays, sur-le-champ. En deux mots, leur travail consiste à découvrir ce qui s'est passé, ce qui a provoqué l'événement et comment nous pouvons empêcher que celui-ci se produise à nouveau. Si nous accomplissons bien notre travail, comme nous le faisons assidûment depuis vingt ans, nous rentrons à la maison à la fin de la journée avec le sentiment d'avoir résolu un problème, et avec l'espoir d'avoir sauvé des vies.

Mais notre tâche ne s'arrête pas là. Une fois que nos rapports sont diffusés, nous devons convaincre les législateurs, l'industrie et la population canadienne que le problème en question nécessite une mesure.

Mais de quelle façon? Comment procédons-nous?

J'aimerais pouvoir affirmer que le BST possède des pouvoirs magiques ou que nous n'avons pas besoin de déployer beaucoup d'efforts, car tout le monde accorde déjà la priorité à la sécurité, au profit de ses propres intérêts, des intérêts de son entreprise et des résultats. Mais, le BST doit faire face à la réalité et promouvoir les changements qui nécessitent d'être apportés.

Pour ce faire, nous organisons des conférences de presse, nous prononçons des discours, nous publions des listes de surveillance, et nous envoyons nos gens à la télévision. Nous employons à maintes reprises un langage clair et précis visant à nous assurer que nous nous faisons comprendre parmi les gens susceptibles d'influer sur les changements, soit les politiciens ou les organismes de réglementation tels que Transports Canada, l'industrie ou les médias.

En l'honneur du BST, qui célèbre son 20e anniversaire, revoyons certains de nos principaux succès.

Certains d'entre vous ont peut- être entendu parler de la tragédie du vol 111 de Swissair, qui s'est écrasé à Peggy's Cove en Nouvelle-Écosse en 1998. Il y avait 215 passagers et 14 membres d'équipage à bord et aucun d'entre eux n'a survécu.

Cette enquête a été la plus imposante jamais entreprise par le BST. Elle s'est étendue sur une période de quatre années et demie. Une fois l'enquête terminée, nous avons formulé 23 recommandations. La mise en œuvre a été satisfaisante. L'industrie et les organismes de réglementation ont apporté bon nombre de changements à leurs pratiques.

Plus récemment, le BST a mené une enquête sur l'écrasement d'un Cessna 208 au centre-ville de Winnipeg en raison du givrage de surfaces critiques. Nos recommandations, appuyées par notre homologue américain, soit le NTSB, consistaient à inciter Transports Canada et la FAA à intervenir rapidement au sujet de la formation et des procédures. Le résultat final repose sur une sécurité accrue pour les 1600 Cessna 208 qui volent partout dans le monde.

Comme vous le savez, le travail peut parfois sembler... « déconnecté » de la réalité; permettez-moi donc de vous raconter une petite histoire :

Il y a environ un an, je montais à bord d'un Cessna 208 en partance de Port Angeles, à Washington. Je ne suis pas pilote, mais j'adore voler. De ce fait, lorsque le pilote a demandé si quelqu'un voulait occuper le siège droit, j'ai traversé l'aire de trafic à toute allure comme si c'était la dernière fois. Je me souviens que c'était une belle journée où le ciel était dégagé alors que nous mettions le cap vers le détroit de Juan de Fuca, puis au sud vers Puget Sound et en bas vers Seattle. Mais, là n'est pas le but de l'histoire, mais plutôt ce que j'ai aperçu que lorsque j'ai occupé ce siège. Toutes les mesures recommandées par le BST et le NTSB, c'est-à-dire l'ensemble des procédures dont quand voler ou ne pas voler dans des conditions de givrage, figuraient sur des plaques dans le poste de pilotage. Cela m'a vraiment convaincue que mon travail ne s'effectue pas dans une « tour d'ivoire ». Mon emploi au BST a une réelle incidence au quotidien.

La deuxième raison de notre succès découle directement de notre mandat. Nous ne sommes pas une entreprise privée. Nous n'avons pas à nous préoccuper des résultats trimestriels ou des profits des actionnaires. Bien sûr, nous faisons partie intégrante du gouvernement. Mais, vu que nous sommes un organisme indépendant, nous n'avons pas à suivre la ligne du parti. Nous répondons directement, et seulement à la population canadienne.

Le BST représente donc un lieu de travail extraordinaire. Nos rapports détaillés sont rédigés par des spécialistes. Étant donné que nous n'y allons pas de main morte, le produit final finit par sauver des vies. Quels sont les inconvénients, Wendy?

Tout d'abord, le travail est difficile.

Chaque fois qu'un accident se produit, tout le monde veut savoir immédiatement ce qui s'est passé. Cette demande inhérente aux nouveaux renseignements, c'est-à-dire la demande pour ce qui est de découvrir tout de suite ce qui s'est produit, et pourquoi, devance presque toujours la formulation de recommandations. Cela signifie que nos enquêteurs subissent une pression considérable, et font l'objet d'un examen important de la part du public. Imaginez simplement vous tenir devant une mêlée de presse, où des microphones balaient votre visage alors qu'une douzaine de journalistes insistent pour que vous leur disiez au même moment ce qui a provoqué l'accident?

Exactement.

La pression ne disparaît pas. Elle subsiste tout au long de l'enquête. Elle provient non seulement des médias, mais également de la famille, des membres d'équipage, des fabricants et des organismes de réglementation, c'est-à-dire tous ceux qui veulent que notre rapport les montre ainsi que ceux qu'ils aiment sous un jour favorable.

C'est toute une responsabilité pour nos enquêteurs. Mais, il s'agit également d'un aspect que tout le monde dans cette salle, d'après moi, comprend :

Autrement dit, la plupart des gens ici consentent à être les passagers d'un avion, même s'ils ne savent pas comment fonctionnent les commandes. Une confiance règne, on prévoit que tout ira bien.

Il s'agit d'un lourd fardeau pour les pilotes, ainsi que pour l'équipage de conduite et les compagnies aériennes... Mais, c'est également un honneur.

C'est la même chose dans le cadre de l'exercice de mes fonctions. L'enquête sur la sécurité consiste en un processus minutieux. Elle est dite chronophage et analytique. Ce n'est pas quelque chose que vous pouvez mener rapidement. De plus, les gens ont confiance en nous, la population canadienne également, car nos résultats se sont révélés exacts. À maintes reprises, dans chaque enquête et pour chaque rapport et recommandation... nous mettons notre nom et notre crédibilité en jeu.

Ce qui m'amène au point dont je veux vous parler.

Les gens me demandent tout le temps des conseils. Peut-être parce que je suis avocate ou encore que je suis allée à l'université Western, qui fourmille de gens intelligents.

Bon nombre d'entre vous, soit des récents diplômés avec des prêts étudiants ou peut-être des rêves de chèques de paie substantiels, peuvent regarder hors des murs rassurants et chaleureux du monde universitaire et penser « Ah! Cela paraît difficile et comporte des imprévus. Et il ne semble pas y avoir beaucoup de garanties, même si je travaille d'arrache-pied. »

Bien, deviner quoi? Même si vous travaillez fort, c'est-à-dire que vous faites de votre mieux, vous raterez votre coup à certains moments. Vous n'obtiendrez peut-être pas l'emploi, et même dans le cas contraire, les choses ne se passeront pas toujours comme prévu.

Mais, que cela ne vous arrête pas. Ne laissez pas cela vous dissuader de travailler aussi fort que possible la prochaine fois, et la fois d'après. Parce qu'au moment où vous le faites, la seconde où vous commencez à donner moins que votre cent pour cent... quelque chose meurt tranquillement à l'intérieur de vous.

Et vous ne serez jamais capable de le récupérer.

Vous commencerez à croire que ce qui vient en second du point de vue de la qualité n'est pas si mal après tout.

Une fois que vous avez commencé à réfléchir de la sorte, ce n'est pas un grand saut que de s'adonner à cette manière de penser.

Voici le réel fragment de conseil que j'ai pour vous :

Dans cinq ans, ou peut-être dans dix ou vingt ans, une occasion se présentera où il s'avérera très tentant d'expédier votre travail. Vous en aurez la possibilité lorsque personne ne sera là pour jeter un coup d'œil et vous vous direz : « le deuxième rang n'est pas si mal. Cela représente certainement moins d'efforts à déployer que faire de son mieux et peut se révéler encore plus rentable. »

Mais, les Canadiens ne veulent pas que leurs enfants fréquentent des écoles où le professeur aime assez son emploi. Et je suis sûre que je ne veux pas que les miens consultent un médecin qui accomplit son travail uniquement « parce que cela paie les factures ». Traitez-moi de personne qui manque d'objectivité, mais certains emplois revêtent une plus grande importance que d'autres. Si le vôtre implique la confiance du public, et tel est le cas, il possède un caractère plutôt sacré.

Aussi, devenez un pilote ou un instructeur de vol ou encore un gestionnaire de l'aviation et exploitez la compagnie aérienne la plus importante à l'échelle internationale! Peut-être qu'un jour vous viendrez même travailler au BST. Peu importe ce que vous faites, peu importe votre choix et peu importe où vous exercerez votre profession, faites toujours de votre mieux. Suivez votre passion et n'expédiez jamais votre travail. Ne l'expédiez pas non plus par courriel. Et, de grâce, encore moins par Twitter!

Étant donné que vous travaillez aussi fort que vous le pouvez au quotidien, et que vous luttez chaque jour de votre mieux pour ce en quoi vous croyez, vous bâtirez un peu plus de la confiance du public, soit cette fiabilité sacrée qui vous rendra grand service quand les temps seront difficiles.

Accumulez-en suffisamment, et vous pourrez presque tout faire : modifier les lois, changer le monde et même sauver des vies. Les gens n'auront pas peur de prendre l'avion avec vous. Ils voleraient n'importe où à vos côtés. Tout le monde le ferait.

Même moi.

Et pas seulement parce que vous me laisseriez le siège de droite.

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