Rapport d'enquête maritime M97N0067

Le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) a enquêté sur cet événement dans le but d'améliorer la sécurité des transports. Le BST n'a pas pour rôle d'en attribuer la faute ni d'en déterminer la responsabilité civile ou criminelle.

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Envahissement et chavirement avec perte de vie
Petit bateau de pêche commerciale BPC 151816
au large de Brig Bay (Terre-Neuve)
Le 15 mai 1997

Résumé

Le petit bateau de pêche immatriculé 151816 avait quitté Brig Bay (Terre-Neuve) avec deux personnes à bord et un chargement de cages à homard, à destination des lieux de pêche. Lorsque, en bordure des eaux non abritées, il a affronté des vagues de deux ou trois mètres et a commencé à prendre l'eau à l'avant. L'eau embarquée n'a pu être rejetée rapidement hors de la section avant du bateau, qui a subi un envahissement suivi d'un chavirement. Le membre d'équipage a été récupéré indemne, mais le propriétaire-exploitant a perdu la vie. Le bateau apparemment intact a été récupéré. Aucune pollution n'a été signalée.

This report is also available in English.

Autres renseignements

Fiche technique du bateau

Port d'immatriculation Brig Bay (Terre-Neuve)
Pays d'immatriculation Canada
No d'immatriculation 151816
Type Petit bateau de pêche commerciale (BPC)
Longueur 8,5 m
Largeur 2,6 m
Date de construction 1988
Propulsion Un moteur hors-bord d'une puissance de 44,76 kW
Membres d'équipage Deux
Propriétaire enregistré Isaac Wells
Brig Bay (Terre-Neuve)

Description du bateau

Le bateau immatriculé BPC 151816 est un petit bateau de pêche commerciale (BPC) non ponté construit en bois dont la coque a été recouverte récemment de composite verre-résine par le propriétaire-exploitant (exploitant). Celui-ci a construit le bateau pour la pêche au homard et au hareng. Le bateau est subdivisé par quatre cloisons transversales dont la position restreint le déplacement du hareng capturé. Ces cloisons n'étaient pas conçues pour être étanches et c'est pourquoi l'eau pouvait s'écouler lentement vers la pompe de cale à l'arrière. Vu qu'il s'agit d'un bateau de moins de 15 tonneaux de jauge brute, il n'avait pas été inspecté par Transports Canada et n'était pas tenu de l'être. Il n'avait pas non plus fait l'objet d'une inspection libre même si ce service est offert pour les bateaux tels que le BPC 151816 moyennant certains frais.

Déroulement du voyage

Le BPC 151816 a quitté le quai de Brig Bay vers 6 h 20[1] le 15 mai 1997 pour se rendre à un lieu de pêche situé à deux milles environ au large du rivage. L'exploitant et un membre d'équipage étaient à bord. Le bateau emportait 72 cages à homard en piles de quatre et cinq rangées d'épaisseur dépassant les plats-bords bâbord et tribord. Le 15 mai était la journée d'ouverture de la saison de pêche au homard de 1997 dans le secteur de Brig Bay et le permis de pêche au homard que détenait l'exploitant l'autorisait à installer en tout 420 cages à homard. Une bonne prise était anticipée et il était prévu de faire tout ce qu'il serait possible de faire pour mouiller toutes les cages au premier jour de la saison; le premier chargement de cages avait été embarqué tôt ce matin-là à bord du BPC 151816.

Au moment de l'appareillage, le bulletin de météorologie signalait des nappes de brouillard par endroit et des vents du nord-ouest de 20 à 25 noeuds. Lorsque le bateau a quitté le quai, sa lourde charge laissait peu de franc-bord et c'est dans cet état que le BPC 151816 est sorti des eaux abritées de Brig Bay et a affronté des vagues de deux à trois mètres en pénétrant dans les eaux libres. Le membre d'équipage a vite constaté que la proue semblait caler de plus en plus et il l'a mentionné à l'exploitant. Celui-ci a immédiatement mis le moteur au ralenti sans que cela n'empêche toutefois l'immersion de la proue vers 6 h 36 et l'envahissement subséquent du bateau. À ce moment, le bateau se trouvait à deux encablures environ à l'ouest de l'île Entrance, au large de l'entrée de Brig Bay.

L'exploitant s'est accroché à l'un des réservoirs de combustible portatifs de cinq gallons (22,7 L) et a dérivé en s'éloignant du bateau. Le membre d'équipage est entré dans l'eau à bonne distance du bateau alors que celui-ci chavirait lentement. Il a pu ensuite se hisser sur la coque renversée en s'agrippant à la quille. Il a été secouru par un pêcheur de passage qui croyait d'abord qu'il s'agissait d'un phoque sur un lit de glace. L'exploitant était hors de vue à ce moment, et le membre d'équipage a été ramené au quai à 6 h 45.

Une vaste recherche aérienne et maritime a été effectuée dans le but de retrouver l'exploitant avec deux hélicoptères, soit le Labrador R-301 du service Recherche et Sauvetage de Gander et le CG-360 du NGCC « HENRY LARSEN », et avec le bateau « MORRIS ELAINE » de la Garde côtière auxiliaire canadienne, auxquels se sont joints quelque 15 à 20 bateaux locaux. Le lendemain, des plongeurs de la Gendarmerie royale du Canada ont trouvé le corps de l'exploitant, coincé dans un engin de pêche par 60 pieds de profondeur environ (18,3 m). Une autopsie a confirmé qu'il s'est noyé. Le BPC 151816 a été récupéré dans un état apparemment intact.

Le règlement exige qu'il y ait autant de gilets de sauvetage approuvés qu'il y a de personnes à bord des petits bateaux de pêche, mais il n'y en avait aucun ni aucun vêtement de flottaison individuel à bord du bateau lorsque l'événement est survenu.

Mouillage des cages à homard

Il est avantageux de mouiller toutes ses cages à homard le jour de l'ouverture de la saison de pêche. En effet, les premiers pêcheurs qui arrivent sur les lieux placent leurs cages rapidement aux meilleurs endroits et ils conservent ces emplacements en permanence. En outre, les prix du homard sont généralement plus élevés au début de la saison.

Visibilité avant

La hauteur des cages à homard empilées et leur prolongement de 30 cm environ au-delà des plats-bords, de chaque côté, empêchaient l'équipage à l'arrière de voir directement la partie avant du bateau. Ce n'est qu'en constatant l'accroissement du tirant d'eau avant que l'exploitant et le membre d'équipage ont découvert que le bateau prenait l'eau à l'avant.

Stabilité

Les pêcheurs qui exploitent de petits bateaux de pêche ne sont pas tenus d'acquérir une formation officielle dans le domaine de la stabilité des bateaux, et l'équipage du BPC 151816 n'avait pas acquis cette formation. De nombreux exploitants ne savent pas que des modifications structurales telles que la pose de fibre de verre sur le BPC 151816 peuvent nuire à la stabilité d'un bateau et risquent de compromettre la sécurité de l'équipage. Soucieux de la sécurité des membres d'équipage, le Bureau a recommandé au ministère des Transports l'instauration d'un programme de sensibilisation à la sécurité, afin que le personnel soit mieux au courant des effets nuisibles que des modifications structurales peuvent avoir sur la stabilité d'un bateau.[2] Les exploitants qui projettent d'effectuer des modifications structurales de ce genre sur leurs bateaux peuvent se procurer l'information par l'entremise de plusieurs organismes gouvernementaux, y compris de l'information sur les effets des modifications sur la stabilité.

La cloison transversale avant comportait deux orifices de drainage permettant à l'eau embarquée dans la partie avant de s'écouler vers la pompe de cale à l'arrière. Ces trous d'un diamètre approximatif de 3,5 cm avaient été forés dans la cloison près des cales.

Chaque cage à homard pesait 17,7 kg environ et tout leur chargement, y compris les cages, les filets et les flotteurs, étaient de 1 400 kg environ, selon les estimations. Le franc-bord du bateau était très réduit lorsqu'il a appareillé avec cette lourde charge. Rappelons que les membres d'équipage n'avaient acquis aucune formation officielle dans le domaine de la stabilité des bateaux.

Analyse

La lourde charge des cages à homard et, dans une moindre mesure, le revêtement de fibre de verre ont contribué à réduire le franc-bord du bateau. Cette situation l'a rendu très vulnérable au déferlement d'eau dans les conditions propices, et le bateau a été envahi rapidement parce que l'eau embarquée dans la partie avant ne pouvait pas s'écouler rapidement vers l'arrière. La lourde charge qui minait déjà la stabilité transversale du BPC 151816 n'a pas manqué de favoriser son chavirement.

L'exploitant a décidé de faire prendre la mer à son bateau lourdement chargé même si le temps n'était pas favorable. Plusieurs facteurs ont probablement influé sur sa décision, notamment la perspective de mouiller les cages à homard aux meilleurs endroits au début de la saison et celle de retirer un grand profit de la pêche au homard à ce moment. Aussi est-il permis de croire que le fait de mouiller les cages à homard le plus rapidement possible répond à des motifs importants pouvant inciter un équipage à prendre des risques qu'il éviterait normalement.

Les bateaux de pêche non pontés sont exposés aux risques de déferlement d'eau par-dessus le pavois, surtout lorsque le franc-bord est court et par mer agitée. Les exploitants des bateaux non pontés ont rarement une formation officielle de nature à leur faire comprendre pleinement les dangers associés aux lourdes charges et à l'effet des carènes liquides produit lorsque de l'eau est embarquée. Par conséquent, ils n'ont peut-être qu'une connaissance limitée des facteurs dynamiques pouvant influer sur la stabilité des bateaux de pêche non pontés qui sont exposés aux risques d'envahissement et de chavirement.

Une personne immergée peut difficilement se hisser sur une coque renversée lorsque celle-ci est recouverte de plastique renforcé de verre, donc une surface lisse. En raison de la petite taille et de la faible largeur du BPC 151816, le membre d'équipage a pu s'agripper à la quille de la coque renversée et se hisser sur celle-ci. C'est probablement ce qui lui a sauvé la vie.

Faits établis

  1. Le centre de gravité du bateau était plus haut en raison de la hauteur du chargement de cages à homard.
  2. La lourde charge de cages a eu pour effet de réduire le franc-bord et de favoriser l'embarquement d'eau à l'avant après la sortie des eaux abritées de Brig Bay.
  3. La stabilité transversale du bateau était encore plus compromise par la lenteur du rejet de l'eau embarquée.
  4. L'accumulation d'eau dans la partie avant a favorisé l'envahissement et le chavirement du bateau.
  5. Au début, l'équipage dont le champ de vision était restreint par les cages à homard ne s'est pas rendu compte que l'eau embarquait dans la proue.
  6. C'est en partie pour des raisons économiques que l'exploitant a décidé de sortir le bateau lourdement chargé malgré un état de mer défavorable.
  7. Au moment de l'événement, il n'y avait aucun gilet de sauvetage ni vêtement de flottaison individuel à bord.
  8. L'équipage n'avait acquis aucune formation officielle dans le domaine de la stabilité des bateaux.
  9. Le membre d'équipage a probablement eu la vie sauve parce qu'il a pu s'agripper à la quille de la coque renversée et se hisser sur celle-ci.

Causes et facteurs contributifs

Le petit bateau de pêche commerciale BPC 151816 a été envahi et a chaviré après avoir subi un déferlement d'eau à l'avant peu après sa sortie des eaux abritées de Brig Bay. La lourde charge de cages à homard avait réduit la stabilité transversale du bateau en soulevant le centre de gravité et en réduisant le franc-bord. Au début, l'équipage dont le champ de vision était restreint par le chargement de cages à homard ne s'est pas rendu compte que le bateau embarquait de l'eau à l'avant.

Le présent rapport conclut l'enquête du Bureau de la sécurité des transports sur cet événement. Par conséquent, le Bureau, composé du président Benoît Bouchard et des membres Maurice Harquail, Charles Simpson et W.A. Tadros, en a autorisé la diffusion le 10 décembre 1998.


[1]  Toutes les heures sont exprimées en heure avancée de Terre-Neuve (temps universel coordonné moins deux heures et demie) à moins d'indication contraire.

[2]  Recommandation M94-31 du BST.